L'Islam en Guinée : Fouta-Djallon (II)
Karamoko Sankoun.
Karamoko Qoutoubo mourut en 1905, laissant neuf fils:
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Karamoko Madi
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Karamoko Sankoun
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Karamoko Oualo
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Bekkaï
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Karamoko Khalifa † 1912, en Gambie
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Karamoko Khiraba
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Ba Lamine
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Karamoko Mottari † 1910
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Modi Fatouna
Ce fut son deuxième fils, Karamoko Sankoun, de son nom islamique Mohammed Taslimi, qui hérita de son influence
spirituelle. Ce surnom, de Sankoun, qui en dialecte diakanké signifie « pluie » est décerné par la voix populaire à ceux dont la générosité et la charité sont notoires.
Karamoko Sankoun est né vers 1860. Sa mère est Fatimata Ibrahima, dite « Fanta » ; il n'a pas de frère germains. Deux soeurs germaines, Khadidiatou et Aissatou, dites Bingui, vivent encore à
Touba, mariées à deux Diakanké, et mères de famille.
Il avait épousé quatre femmes:
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N'Gadi, fille d'un Ouolof de Kakandé, qui lui a donné deux filles, Mariama, ainsi appelée en l'honneur de la mère de Cheikh Sidia, et Mahjouba, en l'honneur de la grand-mère du même Cheikh Sidia
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Diankemba, fille du Chef de Touba, Karamoko Daouda
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Fanta Kaba, fille d'un Diakanké de Touba, et mère de ses deux fils aînés
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Oummouna, [fille d'un Diakanké de Touba et mère de son troisième fils.
Quelque temps après son internement, comprenant que l'absence de leur mari durerait quelque temps, deux de ces
femmes ont demandé et repris leur indépendance. Seules Fanta Kaba et N'Gadi lui sont restées fidèles et l'attendent toujours.
Ses fils sont:
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Alfa Oumara, né vers 1900, qui a habité chez ses oncles du Pakao (Casamance), de 1912 à 1915, a passé un an (1915-1916) chez les marabouts tidiane de Bathurst, que dirige Makoumba Thiam et a rejoint son père à Dakar au printemps de 1916
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Sori Ba, né vers 1905
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Ba Fodé, né vers 1907, gamins éveillés, qui en sont encore à la planchette coranique sous la férule de leur oncle Karamoko Madi, à Touba.
Karamoko Sankoun a fait ses études coraniques et supérieures auprès de son père Qoutoubo.
Il les a complétées en matière de cabalistique et de divination auprès d'un marabout diakanké, réputé dans cet art: Karamoko Sakho, mort vers 1895.
Dès la fin de ses études, il ouvrit sur place une école arabe, qui fut bientôt florissante Devant ses succès, son père ne tarda pas à se reposer sur lui de la plupart des cours d'enseignement
supérieur. Sa réputation de savant et de maître grandit dans tout le Fouta, et les gens de Touba se réjouirent, dit la tradition, de voir s'élever, à côté de Karamoko Qoutoubo, un digne
successeur.
De 1890 à 1905, son auditoire se compose de deux cents talibés environ, non seulement Diakanké mais Foula, venus de tous les points du Fouta; et Mandingues venant du Gabou et de la Casamance.
Il conféra à cette date le wird qadria, reçu de son père à de nombreux disciples, et par eux sa renommée s'étendit encore dans tout le pays.
Entre temps, Karamoko Sankoun faisait de très nombreuses tournées pastorales, dont le but était de se procurer des ressources, de visiter ses fidèles, de distribuer des affiliations et de faire
oeuvre de prédication islamique. Sa zone d'action fut toute la Guinée Occidentale, de la Casamance à Conakry. Il est très connu et très populaire dans toute cette région, même chez les fidèles
des bannières rivales, même chez les peuples fétichistes. Il se rendait fréquemment dans le Nunez (Boké, Kakandé), dans le Pongo (Boffa), à Conakry, et enfin à Kindia pour porter la bonne parole
et recueillir les offrandes des colonies diakanké locales et de leurs talibés.
Ses relations avec Alfa Yaya étaient excellentes. Il a été dit ailleurs pourquoi Sankoun continuait les traditions de fidélité et de loyalisme des gens de Touba envers les chefs du pays. Touba, sise
d'ailleurs entre les deux capitales de Labé et de Kadé, et peuplée d'immigrants, aurait pu difficilement avoir une politique personnelle et hostile aux Foula. Elle ne l'essaya pas au surplus et
ses dirigeants la maintinrent dans son rôle de métropole islamique et de centre commercial. Alfa Yaya qui prisait fort Karamoko Sankoun, et dont la prodigalité avec les marabouts était
légendaire, se montre très libéral à son égard.
En 1909, Sankoun fit une visite à Cheikh Sidia en Mauritanie. Il vint par mer de Conakry à Dakar, gagna Podor par les voies ordinaires et alla passer un grand mois à Boutilimit. Son désir était
de se faire confirmer le wird qadria, déjà donné vers 1860, par le grand-père du Cheikh au Karamoko Qoutoubo. Cheikh Sidi le reçut avec de grands honneurs,
lui conféra à nouveau l'affiliation de Sidi Abd El-Qader le Djilani et lui fit don de livres arabes. Ils se séparèrent dans les meilleurs termes. Cheikh Sidia ne devait pas l'oublier, et quelques
années plus tard, il esquissait, malgré sa réserve habituelle, une tentative de défense de son disciple et ami diakanké auprès de l'administration.
Karamoko Sankoun était accompagné dans cette visite au chef des Qadria Sidia, par son frère Khiraba et par quelques talibés.
Le marabout fut jusqu'à la dernière heure très apprécié par les différents administrateurs qui commandèrent le poste de Touba et le virent de près. Comme personnage religieux, comme conseiller
musulman, comme président du tribunal de Touba, il leur rendit des services précieux.
A partir de 1910, un revirement complet se fait sentir dans la politique islamique de la Guinée.
Les nombreux et fréquents voyages de Sankoun dans toute la région côtière et plus spécialement dans le cercle de Kindia, et dans le voisinage de la misiide de Goumba;
ses relations avec tous les chefs de groupements islamiques de la Guinée, les rapports de bonne amitié qu'il renoua, sans les cacher, avec Alfa Yaya, dès le retour à Conakry de cet ex-chef du
Labé: les déclarations pour le moins tendancieuses et sans doute mensongères et intéressées de Abdoul Bakar, ancien chef des Landouman, et de Kali Salifou, fils du chef du Nalou, alors interprète
au Gouvernement de la Guinée, tous ces symptômes, tous ces menus faits inquiétèrent l'administration sur l'attitude de Touba. On vit dans cet échange de messagers et de correspondances
entre chef politique et grand
marabout, les indices d'un prochain mouvement insurrectionnel, et on crut y découvrir la
participation des marabouts diakanké.
Au surplus, si Karamoko Sankoun était trop intelligent, trop au courant de la situation réelle pour se compromettre réellement et ouvertement dans une affaire aussi grave, il avait des agents,
disciples et amis, fort compromettants, tels Modi Oumarou Bella, du Binani, tel Diamilatou Sékou, des Fofana, hâbleurs et vaniteux, qui à bon compte désorganisaient le pays, regrettaient
publiquement le régime d'Alfa Yaya, alors interné à Abomey, et ne craignaient pas de déblatérer contre les Français, auteurs responsables des souffrances matérielles et sociales des Diakanké.
A tous ces titres, et les difficultés du Goumba paraissant de par ailleurs insolubles pacifiquement, une action énergique fut résolue. Alfa Yaya, son fils et son conseiller étaient incarcérés à Conakry, le 9 février 1911; et
aussitôt après, on décidait la main-mise de la justice sur les principaux marabouts de Goumba et de Touba pour le même jour (30 mars 1911).
Un mois à peine avant son arrestation, il était l'objet d'une visite prolongée de la part d'un administrateur, qui trouvait la situation des plus normales. Au cours des échanges de sympathie,
Sankoun lui remettait un petit mémoire historique relatant avec une précision remarquable l'ascension et la chute des grands marabouts et conquérants du Sénégal, du Soudan et de la Guinée. Il
formulait des conclusions, empreintes de loyalisme, et remarquait au surplus que sa fidélité, ne fût-elle pas née de ses sympathies naturelles, serait pour lui une nécessité de la logique et de
l'histoire.
Ce jour-là même du 30 mars, l'administrateur Liurette, commandant le cercle de Kadé, secondé par un détachement de 40 tirailleurs, procédait à l'arrestation de Sankoun, de Ba Gassama, et
de Diamilatou Sékou. Ba Gassama, dont divers indices faisaient craindre la fuite sur le territoire portugais, avait été convoqué l'avant-veille au
poste et y était gardé à vue. Aucun incident ne se produisit.
La veille, Karamoko Sankoun, sentant que de fâcheux événements se préparaient, se rendait, accompagné d'une centaine d'indigènes en pèlerinage à la tombe de son père, protecteur de la
cité, Karamoko Qoutoubo.
Dans la nuit, cette même manifestation se renouvela, à laquelle prirent part, cette fois, plusieurs milliers d'indigènes tandis que le tam-tam résonnait lugubrement en ville, appelant les
descendants de Karam Ba à des prières propitiatoires.
Un notable, Diamilatou Sékou, chef du groupe des Fofana-Kounda , ami de longue date , associé commercial et débiteur de Ba Gassama, se répandit en propos violents contre les Français, préconisant
le retour prochain d'un grand chef indigène qui ferait rendre les esclaves et serait le protecteur des Diakanké.
Le 30 au matin, les notables convoqués au poste y étaient amenés par Sankoun lui-même. L'incarcération de Sankoun et de Ba Gassama fut immédiatement ordonnée. On leur adjoignit le fougueux
Diamilatou.
Les perquisitions amenèrent la saisie chez les inculpés d'une cinquantaine de fusils à capsule, et, dans tout le district,
de 775 fusils à piston, ce qui n'a rien d'extraordinaire, attendu que les populations guinéennes n'ont jamais été désarmées et attendu, d'autre part, que toute manifestation religieuse s'accompagne chez eux d'une énorme consommation de
poudre. Comme armes européennes, on ne trouve que deux carabines
portugaises et quatre fusils doubles de chasse; encore étaient-elles toutes entre les mains de Modi Oumar Binani, qui en faisait plus ou moins le commerce.
Tout s'était passé dans le plus grand calme, et les Diakanké, plus marchands et marabouts que guerriers. avaient laissé se consommer sans protestations cet acte de force contre leur chef
spirituel. Seul un ami de Ba Gassama avait élevé la voix.
Les prisonniers furent immédiatement conduits à Conakry. Un arrêté du Gouverneur général, en date du 21 juin 1911, les condamnait à dix ans d'internement, et fixait le lieu de cet internement à Port-Etienne. Ils y étaient immédiatement transportés.
Ils retrouvaient là Modi Aguibou, fils d'Alfa Yaya, et les fidèles du Ouali de Goumba.
L'attitude de ces internés a été des plus correctes. Dès le premier jour, Sankoun s'est imposé au respect de tous, et il fut considéré dès lors comme le marabout de la petite colonie
d'internés.
On a peut-être eu tort de ne pas signaler au commandant de la baie du
Lévrier la situation de Karamoko, son passé, les possibilités de son avenir.
Soumis à l'obligation du pénible travail de casser des pierres ou de faire des
terrassements, il a été tout de suite incapable de suivre ce régime, et ses camarades d'infortune émus et respectueux lui ont immédiatement et d'un commun accord, abandonné la tâche considérée
comme la plus douce du poste: la vidange des tinettes. La chose est à la fois touchante et
pénible.
Karamoko Sankoun
Par quel enchaînement de circonstances est-on arrivé à faire du marabout sympathique et du magistrat conciliant de
Touba le déporté de Port-Etienne.
Les causes en sont multiples.
La première est subjective. C'est avant tout l'inquiétude qui se répandit dans tous les échelons de l'autorité guinéenne, au fur et à mesure que les événements de Goumba se précipitaient. Cette
crainte du péril islamique allait amener l'administration à faire localement, comme on l'a dit, « la Saint-Barthélemy des marabouts ». On allait jusqu'à déclarer officiellement: « Une entente
avait eu lieu entre les principaux marabouts pour grouper toutes les forces musulmanes, notamment entre
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Karamoko Sankoun et Karamoko Ba Gassama, de Touba
C'était là pure imagination. On voulait capter dans un même coup de filet, et par un
sentiment irraisonné de crainte, toutes les notabilités islamiques du Fouta. On n'alla heureusement pas jusqu'au bout des mesures un instant envisagées.
L'arrestation de Sankoun est une conséquence directe de l'affaire de Goumba. Ce Marabout était en relations assez suivies
avec le Ouali: ils échangeaient des cadeaux comme le font toutes les personnalités indigènes, et des lettres courtoises, ainsi que deux pontifes, voisins et rivaux, doivent le faire pour éviter
des polémiques entre lettrés et des collisions entre talibés. Ces bons
rapports étaient d'ailleurs dans le ton général du monde maraboutique du Fouta. Toutes ces personnalités se connaissent parfaitement, se sont vues , s'écrivent, s'envoient des messagers. Et cet
instinct de sociabilité, ce besoin de sortir de son horizon étroit n'est pas un des moindres caractères de cette collectivité seule. Par ces qualités, elle se différencie une fois de plus des sociétés mélaniennes qui l'environnent et qui restent toujours
confinées en petits groupements, dans les limites de leur village ou de leur canton.
Sankoun, loin de cacher ses relations, en avait toujours fait part au chef de poste de Touba. Il lui montrait les lettres reçues de Goumba. Au surplus, toute cette correspondance a été
saisie, avec une grande habileté, lors de l'arrestation de Sankoun. Elle n'a révélé que des échanges de politesses, des renseignements sur les mercuriales du caoutchouc, du riz et du mil, des
affaires de femmes ou de captifs, etc. Quand on y aura ajouté les innombrables gris-gris,
talismans et amulettes, dont tout marabout possède une collection, on n'aura rien trouvé de
bien compromettant.
Il n'y eut donc en réalité nulle entente de la
part des Diakanké de Touba pour participer à un mouvement insurrectionnel. Comment les frères
et disciples de Sankoun n'y auraient-ils pas été mêlés? Comment le chef de village et ses hommes, tous inféodes à la Zaouïa, se seraient-ils abstenus? Les chefs religieux de Touba paraissent
avoir été frappés par mesure préventive et comme moyen d'intimidation.
Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que l'arrestation de Sankoun fût une surprise considérable pour ceux des administrateurs qui, en de longs séjours à Touba, l'avaient approché et pratiqué; et on
s'explique de même que, cinq ans plus tard, ceux qui commandaient la région, et opérèrent cette arrestation, ceux-là mêmes qui, par conséquent, étaient le plus intéressés à voir disparaître du
pays un ferment de troubles, déclarent n'avoir agi que par ordre, en
dehors de toute proposition ou suggestion de leur part.
Il faut reconnaître pourtant que de 1908 à 1911, il y eut dans la région de Touba quelques motifs, susceptibles d'éveiller véritablement les soucis de l'administration, et qui étaient plus
objectifs que l'islamophobie ambiante.
La libération des captifs provoqua la ruine à peu prés complète des Diakanké. Ils y perdaient les serviteurs de leurs cases, les auxiliaires de leur
commerce, et les travailleurs de leurs champs. Cette classe de lettrés
qui avaient fort bien organisé leur vie d'intellectuels et de marabouts sur le labeur de leurs captifs, se trouva du jour au lendemain sans ressources; ils durent abandonner leurs prières et
leurs études et mettre eux-mêmes la main à la pâte pour pouvoir vivre.
Mais cette dispersion des gens de caste dans les villages de liberté, cet exode des captifs vers le haut pays malinké ou vers les régions côtières d'où ils étaient originaires : Tenda, Mikhiforé,
Nalou, Landouman et Baga, eurent d'autres conséquences qu'on ne prévoyait pas. Les Diakanké avaient choisi dans les familles de leurs serviteurs nombre de leurs filles et les avaient admises à
partager leur couche, soit comme épouses légitimes, soit comme concubines. Ils en avaient eu des enfants. Quand les captifs regagnèrent leur pays, ils emmenèrent leurs filles, qui ne demandaient
qu'à les suivre, et celles-ci étaient accompagnées évidemment de leurs enfants. Aux pertes matérielles des Diakanké, au bouleversement de leur vie sociale et intellectuelle s'ajoutait la
désorganisation de leur foyer.
Il y avait donc du malaise à Touba, et les milieux dirigeants ne cachaient pas leurs doléances et leurs récriminations. Il y eut des conciliabules, sur
place d'abord, puis chez les Landouman. On voulait tenter une politique en douceur à l'égard des captifs, les ramener par la persuasion, les convaincre individuellement de revenir. Ce fut sans
succès. On décida en de grands palabres de porter une réclamation collective au Gouverneur de Conakry, de lui demander de prendre un moyen terme, de prescrire aux captifs de travailler 2 ou 3
jours par semaine, et pendant quelques années de transition, pour leurs anciens maîtres On réunit même de beaux cadeaux pour convaincre plus sûrement le Gouverneur. Mais la tentative avorta. Les
palabreurs furent invités à rentrer chez eux avant d'avoir mis leur projet à exécution.
Il est alors facile de comprendre que ce grand seigneur religieux qu'était Karamoko Sankoun fut profondément atteint par les événements funestes qui s'abattaient sur lui et les siens. Sans
ressources matérielles, comment nourrirait-il les centaines de Talibés qui étaient les
fleurons de la ville universitaire de Touba ? Il assistait impuissant à sa ruine et à la
ruine des siens, à la chute de Touba, à la dispersion de son propre foyer.
On admettra sans peine qu'il était indisposé contre les Français et que son mécontentement se traduisit, encore qu'il l'ait nié, par des plaintes, des propos malveillants, une sourde
hostilité.
On ne peut nier non plus que le retour d'Alfa Yaya effectué par nos propres soins, ses intrigues, ses promesses, l'agitation créée par ses partisans, n'aient quelque peu ému d'espoir les Diakanké. Un retour à l'ancien régime
paraissait la solution idéale des difficultés présentes. Alfa
Yaya, ami et protégé des Français, mais maître intérieur de son diiwal,
rétablissait la captivité, ramenait tout dans l'ordre et protégeait et comblait dedans, comme par le passé, ses amis les marabouts de Touba. L'écho que trouvaient parmi les Diakanké l'action et
les intrigues de l'ex-chef du Labé, ne furent pas non plus sans indisposer contre eux les autorités guinéennes.
Il y avait, malgré tout, sans doute, possibilité à entente. L'exode des captifs, sagement dirigés dans leur propre intérêt d'ailleurs, devait ménager la transition à Touba, entre l'ancien et le
nouvel état de choses. Les exécutions du Ouali et d'Alfa Yaya pouvaient suffire comme exemple et n'auraient pas manqué de ramener à la sagesse les pacifiques Diakanké. Au surplus, les fonds
politiques ont toujours été un puissant moyen d'action sur les milieux maraboutiques, et il y avait d'autant plus lieu d'utiliser ce levier, qu'en l'occurrence c'était l'autorité française
elle-même qui par ses règlements contre la captivité provoquait délibérément la ruine dans les familles, les troubles dans la société indigène et un malaise général dans la tranquillité
publique.
La manière forte prévalut. Les difficultés qu'on pressentait pour Goumba
empêchèrent ou ne laissèrent pas le temps de tenter quelque effort d'apprivoisement à Touba. Karamoko Sankoun paya
lourdement et pour son attitude frondeuse et pour les inquiétudes que l'Islam donnait à l'autorité. Ba Gassama, notable très influent de Touba, et personnage agité, partagea son infortune. Le mot
d'Horace est toujours vrai : « La foudre frappe avec ou sans discernement, les arbres et les cimes superbes. »
Le sort de Karamoko Sankoun a été adouci. Il est aujourd'hui en résidence obligatoire à Dakar, et y vit dans une semi-liberté.
III
Les personnages notoires de Touba.
En dehors de Karamoko Sankoun, déjà vu, et qui au surplus a quitté Touba, depuis 1911, les principaux marabouts Diakanké de Touba sont:
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Karamoko Madi, fils de Karamoko Qoutoubo. Son nom islamique est Mamadou Mariliou, c'est-à-dire Mohammed Al-Marili. Il est né à Touba vers 1855, y a fait ses études, puis y a exercé la charge de professeur. Après l'arrestation de Sankoun, il a pris la direction spirituelle du groupement. C'est un vieillard doux et réservé, assez considéré, mais qui est loin de jouir du prestige et de l'autorité de son père et de son frère.
Son instruction ne parait pas très développée. Il n'a aucune connaissance des ouvrages, laissés par son père, et qui restent entassés depuis plusieurs années dans une case. Il soutient difficilement une conversation en arabe (littéraire) et le défaut de prononciation ou bégaiement sénile dont il est affligé complique encore la chose
Il fait école à une vingtaine d'élèves de tout âge, enseignant le Coran aux plus petits, et les rudiments de l'exégèse et du droit aux plus âgés. Il a lui-même une dizaine d'enfants, dont quatre garçons. Karamoko Madi n'a nullement été mêlé, même indirectement, aux événements de Goumba. Lors de l'arrestation de son père, il prêcha l'apaisement. Son attitude pacifique et ses bonnes paroles ont contribué à dissiper l'inquiétude des gens de Touba et à ramener le calme. -
Karamoko Oualo, né vers 1865, frère consanguin de Karamoko Madi. Il parait être le plus lettré des marabouts de Touba ; il a composé plusieurs plaquettes de prose et de vers, en arabe, et soutient fort bien une conversation en cette langue.
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Karamoko Khiraba, également fils de Karamoko Qoutoubo, né vers 1885, lettré de valeur, professeur à la Zaouia de Touba.
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Modi Fatouma, frère du précédent. Il a accompagné Karamoko Sankoun dans son voyage à Boutilimit.
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Karamoko Ba, Bekkaï, et Ba Lamine, autres fils de Karamoko Qoutoubo, sont établis, depuis plusieurs années en Casamance (Sedhiou, Pakao) où ils font les maîtres d'école et les marchands d'amulettes.
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Karamoko Sékou et Anfa Modi, fils tous deux de Karamoko Baba, fils de Mamadou Sanoussi, troisième fils de Karam Ba. Lettrés, cultivateurs et notables de Touba.
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Leur cousin, Karamoko Daouda, fils de Karamoko Demba, fils de Karamoko Sanoussi. Daouda, né vers 1860, est le chef du village de Touba. Il est relativement peu lettré, mais a su, par l'énergie de son caractère, imposer son autorité à ce peuple frondeur de marabouts. Daouda est assisté par son cousin, agent et conseiller, Bembo, fils de Nahoui, fils de Mamadou Kabir, fils aîné de Karam Ba.
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Sankoun, Kandioura, Bemba et Sori Ba, tous quatre fils de Karamoko Oumarou, fils de Mamadou Tassilimou, cultivateurs, notables et Karamoko de valeur.
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Karam Ba Guéma, né vers 1875, fils de Karamoko Diemmou, fils de Mamadou Diakhaka, deuxième fils de Karam Ba. Esprit ouvert et sympathique. Un des meilleurs lettrés de Touba. Il donne une instruction variée à une vingtaine d'élèves et l'on peut constater, aux progrès de ces enfants, l'excellence et la science de leur maître.
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Ahmadou Khalifa Gassama, né vers 1865 et qui est mort à la fin de 1904. Il était parti vers 1900 pour une longue tournée d'études au Sénégal et dans le Sahara. Il avait suivi les cours des maîtres de Dakar et de Saint-Louis, et avait passé plusieurs années dans les campements Sidia (Mauritanie) et Kounta (Tombouctou), et était rentré à Touba en 1911. Ces voyages avaient formé son caractère et développé son instruction. Doué d'un esprit intrigant, il paraissait destiné à se faire jour dans l'élément maraboutique de Touba. La mort est venue mettre un terme à ses projets. Il laisse des enfants en bas âge.
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Fodé Ba, né vers 1878, fils de Karamoko Ba, fils de Karamoko Tassilimou. Lettré de valeur qui fait la classe à une vingtaine d'élèves.
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Ba Gassama, né vers 1860, fils de Bakodaye. Ba Gassama était, à Touba, à la tête du clan hostile aux fils de Qoutoubo. Il était brouillé à mort avec la plupart des familles diakanké; il avait même enlevé de vive force une de ses filles, mariée à Sankoun, et l'avait fait divorcer, sans autre motif qu'un retard dans le paiement de la dot. Vers 1900, ne pouvant plus vivre à Touba, il était allé s'installer à Nata, à 13 kilomètres au sud-est de la ville sainte. Les Diakanké sont encore très montés contre lui, et son retour de Port-Etienne n'est l'objet d'aucun désir.
Son arrestation a provoqué sa ruine, car ses femmes se sont dispersées et remariées, et ses biens ont été plus ou moins confisqués par ses voisins et ennemis.
Ses fils, dont l'aîné, Bakodaye, a une quinzaine d'années sont à Touba.
Ba Gassama est un homme instruit et intelligent, mais remuant et brouillon.
Ces personnages sont ceux qui tranchent au milieu de la population diakanké de Touba. Ils ont tous reçu l'affiliation qadria soit de Karamoko Qoutoubo, soit de ses fils, Sankoun et Modi.